Mariage forcé

En bon disciple de Champfleury, Duranty nous propose avec Le Malheur d’Henriette Gérard, un roman de la vie de province, tout à fait exemplaire du réalisme tel que le défendent ses chantres, même s’il est largement moins connu que ceux d’un Balzac ou d’un Stendhal.

Sans fioriture et sans ambages, son intrigue relate le combat quotidien d’une jeune femme, Henriette, contrainte par sa famille d’éconduire l’homme qu’elle aime pour épouser un vieillard. Un simple résumé (aussi simple que l’intrigue) qui atteste déjà que l’idéalisme des romantiques prédécesseurs est en 1860, date de parution de ce roman, un réel souvenir.
C’est, d’ailleurs, pour son analyse psychologique détaillée (pour ne pas dire décortiquée !) et sa représentation au vitriol d’un milieu social mesquin et ignominieux que ce roman de mœurs vaut vraiment d’être lu.



D’aucun penseront de l’étude qu’elle est un peu pesante à force d’être fouillée ou trouveront le style trop incisif ou dépouillé. Pour ma part, j’ai particulièrement apprécié le style clinique, la tonalité moqueuse et acerbe, l’incursion réussie dans le quotidien de ces bourgeois propriétaires terriens ainsi que la force de caractère et la persévérance du personnage féminin, seule (honnête) contre tous. Un classique de la littérature française du 19e siècle méconnu qui mérite, à mon sens, d’être redécouvert !

ChallengeXIXe : Le Horla
Objectif Pal

Throwback Thursday Livresque #41

A l’initiative de BettieRose, ce rendez-vous est conçu sur le même principe que le Throwback Thursday d’Instagram, mais version livres. Chaque semaine, un thème/ une lecture et l’occasion de ressortir des placards des livres qu’on aime, mais dont nous n’avons plus l’occasion de parler.

Et ce jeudi :tbtl201841

Écureuil (un livre pour lequel on a économisé, ou un personnage économe ou encore mettant en scène un écureuil, dans le texte ou sur la couverture. Dérivés acceptés : les noisettes

Parce qu’une Pléiade, ça se mérite !

Reliure bibliothèque de la Pléiade.jpg
Par DocteurCosmosTravail personnel, CC BY 3.0, Lien

 

Évanescence – extrait #3

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

Charles Baudelaire, « A une passante » in: Les Fleurs du Mal, 1857.
John Singer Sargent, Street in Venice, huile sur bois, National Gallery of Art, 1882
(Source : Wikimedia Commons)

Fragment d’une colossale nature morte – extrait #2

Claude était monté debout sur le banc, d’enthousiasme. Il força son compagnon à admirer le jour se levant sur les légumes […].

Les salades, les laitues, les scaroles, les chicorées, ouvertes et grasses encore de terreau, montraient leurs cœurs éclatants ; les paquets d’épinards, les paquets d’oseille, les bouquets d’artichauts, les entassements de haricots et de pois, les empilements de romaines, liées d’un brin de paille, chantaient toute la gamme du vert, de la laque verte des cosses au gros vert des feuilles ; gamme soutenue qui allait en se mourant, jusqu’aux panachures des pieds de céleris et des bottes de poireaux. Mais les notes aiguës, ce qui chantait plus haut, c’étaient toujours les taches vives des carottes, les taches pures des navets, semées en quantité prodigieuse le long du marché, l’éclairant du bariolage de leurs deux couleurs. Au carrefour de la rue des Halles, les choux faisaient des montagnes ; les énormes choux blancs, serrés et durs comme des boulets de métal pâle ; les choux frisés, dont les grandes feuilles ressemblaient à des vasques de bronze ; les choux rouges, que l’aube changeait en des floraisons superbes, lie de vin, avec des meurtrissures de carmin et de pourpre sombre. A l’autre bout, au carrefour de la pointe Saint-Eustache, l’ouverture de la rue Rambuteau était barrée par une barricade de potirons orangés, sur deux rangs, s’étalant, élargissant leurs ventres. Et le vernis mordoré d’un panier d’oignons, le rouge saignant d’un tas de tomates, l’effacement jaunâtre d’un lot de concombres, le violet sombre d’une grappe d’aubergines, ça et là, s’allumaient ; pendant que de gros radis noirs, rangés en nappes de deuil, laissaient encore quelques trous de ténèbres au milieu des joies vibrantes du réveil.

Emile Zola, Le Ventre de Paris [1873], extrait du chapitre I.

Sortir du cadre – extrait #1

Le  feu qui flambait jetait des reflets rougeâtres dans l’appartement, de sorte qu’on pouvait sans peine distinguer les personnages de la tapisserie et les figures des portraits enfumés pendus à la muraille.
Borrel_350C’étaient les aïeux de notre hôte, des chevaliers bardés de fer, des conseillers en perruque, et de belles dames au visage fardé et aux cheveux poudrés à blanc, tenant une rose à la main.
Tout à coup le feu prit un étrange degré d’activité ; une lueur blafarde illumina la chambre, et je vis clairement que ce que j’avais pris pour de vaines peintures était la réalité ; car les prunelles de ces êtres encadrés remuaient, scintillaient d’une façon singulière ; leurs lèvres s’ouvraient et se fermaient comme des lèvres de gens qui parlent, mais je n’entendais rien que le tic-tac de la pendule et le sifflement de la bise d’automne.
[…] Je ne savais que penser de ce que je voyais ; mais ce qui me restait à voir était encore bien plus extraordinaire.
Un des portraits, le plus ancien de tous, celui d’un gros joufflu à barbe grise […] sortit, en grimaçant, la tête de son cadre, et, après de grands efforts, ayant fait passer ses épaules et son ventre rebondi entre les ais étroits de la bordure, sauta lourdement par terre.

Théophile Gautier, La Cafetière (1831).

Légende : Pere Borrell del Caso, Escapando de la crítica, 1874, huile sur toile,
Banco de España, Madrid. Source Wikimedia Commons.