Emotives

« De tous les talents ordinairement en possession de mon sexe j’étais la maîtresse. Au couvent, mes progrès avaient toujours été plus grands que ne le permettait l’instruction reçue, les connaissances dont je disposais étonnaient chez quelqu’un de mon âge, et je surpassai bientôt mes maîtres.
Toutes les vertus susceptibles d’orner un esprit se retrouvaient dans le mien. Il était le lieu de rencontre de toutes les qualités et de tous les sentiments élevés.
Mon seul défaut, s’il mérite ce nom, était de posséder une sensibilité trop vive, prompte à s’émouvoir de toutes les afflictions de mes amis, des personnes de ma connaissance, et plus encore des miennes. »
Dans ce bref roman épistolaire composé par Jane Austen à l’âge de quinze ans se goûte déjà la plume de la maturité, aussi délicate qu’ironique (quatrième de couverture).



Ce bref roman épistolaire fait partie des Juvenilia de Jane Austen et ne vaut clairement pas pour l’histoire superficielle qu’il raconte. Pourtant, il n’en est pas moins un petit bijou de littérature (à 2 euros le bijou, on est loin de la ruine !) à mettre dans les mains de toutes les Janéites. Si le texte est donc sans consistance et non dépourvu d’une bonne dose de niaiserie et de sensibilité exacerbée (je n’ai jamais assisté à autant de pâmoisons en si peu de pages !), c’est que la jeune écrivaine y stigmatise le roman sentimental et ses auteurs. Le roman est évidemment ironique, parodique et on prend un réel à plaisir à y découvrir en germe la verve mordante et subtile qui fait la saveur des écrits plus tardifs. Fin, amusant et déjà talentueux : que dire de plus ?

Lecture en partenariat
ChallengeXIXe : #jelalis

Mortelle jalousie

« Il serait horrible de vous accuser de ce que j’entrevois, si vous en êtes innocent.
Je recueille mes forces ; je retiens mes esprits prêts à s’égarer. Je cherche à voir ce que je dois croire, faire, penser. Je suis de sang-froid ; j’ai le sang-froid du désespoir ».

411y4TgaL-LParce qu’elle a vu son amant quitter l’opéra au bras d’une autre, une jeune veuve s’imagine être trompée.
Au cours des vingt-quatre heures qui suivent cette découverte, cette femme sensible et jalouse va écrire quarante-quatre lettres à l’homme aimé, témoignage de la vague d’émotions confuses qui la submerge.

Je suis sous le charme de ce superbe roman épistolaire, de son analyse psychologique subtile, rédigée dans un style raffiné. J’ai suivi avec intérêt les souffrances de cette femme tragiquement amoureuse, ressassant le souvenir d’un bonheur qu’elle croit perdu et s’abîmant progressivement dans le doute et le désespoir. Sublime. Tragique. Plein d’espoir aussi.

Constance de Salm, Vingt-quatre Heures d’une femme sensible [1824],
Phébus, 2007, ♥♥♥♥♥